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Pour le jour de sainte Agnès.
Sainte Agnès parle à l’épouse de Jésus-Christ : Vous avez vu aujourd’hui ,
dit-elle , madame la Superbe sur le carrosse de l’orgueil.
L’épouse lui répondit : Je l’ai vue et j’en sèche d’ennui , car la chair et le
sang , la poudre et la fiente cherchent les louanges là où elle se devrait
humilier , car qu’est autre chose cette ostentation , sinon une prodigue
dissipation des dons de Dieu , une admiration vulgaire , une tribulation des
justes , une désolation des pauvres , une provocation de l’ire de Dieu , un
oubli de soi-même , un horrible et formidable jugement et une ruine des âmes?
Sainte Agnès répondit : Réjouissez-vous , ô ma fille ! car vous êtes exempte de
telles choses : c’est pourquoi je vous veux d’écrire un chariot , dans lequel
vous vous pourrez mettre avec assurance . Le chariot donc sur lequel vous devez
vous asseoir ; c’est la force et la patience dans les tribulations
En effet , quand l’homme commence de retenir la chair et de soumettre sa volonté
à Dieu , ou la superbe le sollicite , élevant l’homme en soi et par- dessus soi
, comme s’il était semblable à Dieu et aux hommes justes , ou bien l’impatience
et l’indiscrétion le saisissent , et c’est , ou pour le ramener à ses premières
habitudes, ou pour l’affaiblir tout à fait , et pour le rendre inutile au
service de Dieu . Partant , il est besoin de patience et de discrétion , afin
qu’il ne recule par l’impatience et ne persévère par indiscrétion , mais qu’il
se conforme à ses forces et au temps.
Or , la première roue de ce chariot est une volonté parfaite de laisser toutes
choses et ne désirer que Dieu , car il y en a plusieurs qui laissent les biens
afin de s’affranchir des adversités , voulant néanmoins que rien ne leur manque
pour entretenir la volupté et leur utilité . La roue de ceux-là ne tourne pas
bien , car quand la pauvreté presse , ils désirent la suffisance ; quand
l’adversité les talonne , ils souhaitent la prospérité : quand l’abaissement les
éprouve , ils murmurent de l’ordre et de la disposition divine et affectent les
honneurs ; quand on leurs commande ce qui les contrarie , ils cherchent leur
propre liberté . Cette volonté est donc agréable à Dieu , qui ne désire avoir
rien du sien , en prospérité ni en adversité.
La deuxième roue est l’humilité , par laquelle l’homme se répute indigne de tout
, mettant à toute heure ses péchés devant ses yeux , s’estimant coupable devant
Dieu.
La troisième roue est aimer Dieu sagement . Celui-là aime Dieu sagement , qui ,
se regardant soi-même , a haine de ses péchés ; qui s’afflige des péchés du
prochain et de ses parents , et se réjouit de leur progrès et avancement
spirituel ; qui ne désire pas que son ami vive pour sa propre utilité et
commodité propre , mais afin qu’il serve Dieu , et craint son avancement mondain
, craignant qu’il n’offense Dieu . Une telle dilection est donc sage , qui hait
le vice et fomente la vertu , et aime plus ceux qu’il voit plus fervents en
l’amour de Dieu.
La quatrième roue est mortifier et retenir la chair avec discrétion , car
quiconque est marié et pense ainsi : Voici que la chair m’entraîne
désordonnément . Si je vis selon la chair , infailliblement j’offenserai le
Créateur de la chair , qui peut blesser , rendre infirme , qui occira et jugera
: c’est pourquoi , pour l’amour de Dieu , je veux refréner et mortifier ma chair
, vivre comme je dois et avec ordre , pour l’honneur de Dieu.
Quiconque pense de la sorte , demandant aide à Dieu , sa roue sera agréable à
Dieu . Que s’il est religieux et pense en cette sorte : Voici que la chair
m’emporte aux délices . Le temps , le lieu et l’occasion s’en présentent , et
l’âge est apte à prendre mes plaisirs : néanmoins , je ne veux pas pécher par la
grâce de Dieu , à raison de ma sainte profession , et pour avoir un bien
passager et une délectation momentanée . Certes , ce que j’ai voué à Dieu est
grand . Je suis entré pauvre , je veux sortir plus pauvre . Je dois être jugé de
toutes choses ; partant , je me veux abstenir d’offenser Dieu , de scandaliser
mon prochain et de me faire parjure.
Une telle abstinence est digne d’une grande récompense . Que si quelqu’un ,
étant en honneur et délices , pensait de la sorte : Voici que j’abonde de tout
et que le pauvre manque de tout , et néanmoins , il n’y a qu’un Dieu pour tous ;
qu’est-ce que j’ai mérité et qu’est-ce que j’ai démérité ? Qu’est-ce que la
chair , sinon la pâture des vers ? Que sont tant de délices , sinon dédain et
occasion d’infirmité , perte de temps et induction au péché?
C’est pourquoi je retiendrai ma chair afin que les vers ne s’y engraissent , que
je ne sois jugé plus rigoureusement , que je n’emploie le temps de pénitence en
vain , et que si , par aventure la chair mal nourrie ne peut facilement être
fléchie aux choses grossières comme un pauvre , je lui soustrairai néanmoins peu
à peu quelques délices , sans lesquelles elle peut bien subsister , afin qu’elle
ait la nécessité , et non la superfluité ; quiconque considère de la sorte et
s’efforce de le faire autant qu’il peut , celui-là peut être appelé confesseur
et martyr , car c’est un genre de martyre d’avoir des délices et n‘en user point
, d’être en honneur et mépriser l’honneur , d’être grand devant les hommes et se
sentir petit ; c’est pourquoi cette roue plaît grandement à Dieu.
Voyez , ma fille , que je vous ai figuré le chariot . Le cocher est votre ange ,
si toutefois vous n’ôtez son frein ni ne rejetez le joug , c’est-à-dire , si
vous ne laissez en arrière les inspirations salutaires , relâchant vos sens et
votre cœur aux choses vaines et babillardes.
Or , maintenant , je veux vous parler du chariot sur lequel cette dame (la
superbe) était assise . Son chariot était impatience contre Dieu , contre son
prochain et contre elle-même : contre Dieu , jugeant ses occultes jugements mal
à propos , d’autant qu’ils ne réussissent point selon ses appétits et ses désirs
; maudissant le prochain , parce qu’elle ne pouvait avoir ses biens ; contre
elle-même , manifestant extérieurement la fureur cachée de son cœur.
La première roue de ce chariot est l’orgueil , se préférant aux autre et jugeant
les autres , méprisant les humble et désirant les honneurs.
La deuxième roue est la rébellion et la désobéissance aux commandements de Dieu
, induisant en son cœur qu’elle est infirme , s’excusant par là et amoindrissant
sa faute , couvrant la présomption de son cœur et défendant sa malice.
La troisième roue est la cupidité des richesses du monde , qui induit son cœur à
la prodigalité et profluité dans les dépenses , qui est négligente et oublieuse
de soi et des choses futures , et tiède et lâche en l’amour de Dieu.
La quatrième roue est l’amour-propre , par lequel elle bannit de soi la
révérence et la crainte de Dieu, et ne considère sa fin ni son jugement.
Le cocher de ce chariot est le diable , qui la rend audacieuse et joyeuse à
faire tout ce qu’il lui suggère dans son cœur.
Les deux chevaux qui traînent le chariot sont l’espérance d’une longue vie et
une volonté de péché jusqu’à la fin . Leur frein est la honte de se confesser ,
qui , certainement , entraîne et emporte tellement l’âme sous l’espoir d’une
longue vie , et la charge tellement de péchés qu’elle ne sait en sortir , ni par
honte , ni par crainte , ni par avertissements salutaires . Mais quand elle
pensera être assurée , elle tombera dans l’abîme , si la grâce de Dieu ne l’en
préserve.
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